Retranscription du Journal de Léon Loth par un bénévole du village. Les parties difficilement lisibles ou compréhensibles ont été remplacées par … ou ?

Léon Loth était un élu de Warmeriville, il faisait parti de l’opposition au maire. Il a tenu son journal tout le temps de la guerre.

Nous vous ferons revivre les évènements au fur et à mesure.

Journal depuis le départ de ma femme pour Grenoble avec sa petite fille.

Dimanche 30 Août 1914 :

Lundi la journée de passe en faisant quelques petits travaux à droite et à gauche. Le canon gronde toujours très fort sur Tagnon. Il y a déjà beaucoup d’émigrants de tous pays.

Mardi beaucoup d’inquiétude règne à Warmeriville : le canon se rapprochait très fort, les émigrants de tous ces pays ont apporté la panique chez nous à un point que tous ceux qui avaient des chevaux partaient depuis 5 ou 6heures du soir, avant d’être prévenus par l’autorité militaire française qu’ils avaient à évacuer pour le siège des forts de Reims. Personne n’avait offert de prendre Madame Méria ( ?), invalide, dans sa voiture jusqu’à Reims ; marésolution était prise à son sujet.

Dans la soirée j’offris quelques bonnes bouteilles de vin aux soldats français du 151ième de ligne. J’ai rangé les affaires que m ‘avait recommandées ma femme, et ce qu’il fallait pour le cas où il faudrait partir. Presque toutes les personnes de l’usine étaient déjà parties.

J’étais prêt à aller me coucher quand la cloche de l’usine s’est mise à sonner à minuit et demi. Eugénie s’apprête et fait lever sa mère Marie-Thérèse. Pendant ce temps j’apprêtais la voiture à bras ; il faisait très clair. Je mets les quelques bagages à prendre, je place Madame Méria et l’enfant dans la voiture le mieux que nous avons pu, la bécane sur le devant. Nous fermons les portes en laissant les clés dessus. J’attache le chien sous la voiture et nous voilà partis pour Reims.

Eugénie et Madame Haller qui marchait avec nous se sont mises à pousser la « guinde » et en avant ! Nous avons fait tout ce trajet derrière les voitures Harmel Frères jusqu’à Witry où nous nous sommes détachés pour aller nous rafraîchir chez Larmideau ( ?). Toute la famille et quelques émigrants de Charleville se disposaient à partir, eux comme nous, dans l’inconnu. J’espérais pouvoir passer par le Petit Bétheny mais il fallu retourner : les soldats qui étaient sur les lignes nous empêchèrent de passer. Il fallut retourner sur la grande route encombrée de voitures d’émigrants de tous les environs et qui fuyaient le bombardement, qui n’eut pas lieu, la ville de Reims voulant l’éviter en payant l’indemnité pour en éviter le désastre qu’il aurait pu avoir. Sur la route et dans les champs il y en avait de couchés et les vaches qui suivaient servaient à la nourriture des enfants et des grandes personnes.

En arrivant au Linguet beaucoup d’émigrants de notre pays y étaient déjà, campés et couchés, au terminus du tram. Il y en avait encore beaucoup avec leur voiture. Hélas aucun de ceux là ne sont rentrés. Vous devez penser que les Rémois nous regardaient ! Nous nous sommes dirigés du côté des Docs, chemin que nous avions suivi avec ma femme ; c’était du reste le chemin le plus court et le plus facile pour aller chez Madame Moreau qui nous a très bien reçus suivant les circonstances. Nous avons déjeuner et ensuite je suis allé faire un tout dans Reims aux nouvelles, qui n’étaient toujours pas bien bonnes pour nous.

Dans la journée de mercredi, jour de notre arrivée, on parlait déjà que la ville s’était rendue. J’aurais déjà voulu être reparti. On nous couche comme on peut grâce à une voisine qui voulut bien coucher les 2 demoiselles ; nous étions très bien pour dormir, ce que nous avons fait avec plaisir, étant très fatigués ; je ne me serais pas cru capable de faire un trajet aussi conséquent en traînant la guinde.

Le jeudi matin on déjeune et je suis allé faire un tour en ville pour me distraire. J’étais près du pont du faubourg de Laon quand j’entendis le canon, croyant que c’était les All… pour annoncer leur entrée en ville. Hélas c’était bien le bombardement de la ville qui heureusement ne dura que 25 minutes. La partie la plus attaquée fut Saint Rémi jusqu’à la rue de Vesle avec seulement quelques bombes égarées dans le Faubourg. Heureusement que c’était un malentendu des All… qui avaient oublié d’arborer le drapeau blanc. C’est un oubli qui coûta un million aux All… comme dégât. Hélas il y avait 130 tués ou blessés. La journée se passa sans autre incident.

Le vendredi je me figurais qu’il y avait un mois que j’étais parti et je m’ennuyais à mourir. Je suis allé voir s’il y avait moyen de retourner dans notre maison. J’apprends en cours de route que l’on délivrait des passeports pour les Ardennes et la partie de la Marne envahie. Je vais à la mairie pour en avoir un quand je vois que l’on pouvait partir sans. Je m’en retourne, bien content de repartir. On apprête la bécane mais comme il était trop tard le départ fut remis au lendemain.

Le samedi dans la matinée, je me suis informé si l’on pouvait encore partir : rien ne l’empêchait. Après déjeuner, vers 2H et demie, je monte sur ma bécane après avoir dit au revoir et merci à nos hôtes de leur bonne hospitalité. J’appelle le chien et je pars sur le Petit Bétheny. C’était que j’avais vent debout, aussi le chien m’a aidé : je l’ai attaché au collier et il m’a remorqué jusqu’à Witry comme un brave.

J’ai rencontré un ami, ai bu une chopine de vin et constaté déjà quelques dégâts all… sur la route. J’étais avec des émigrants qui retournaient dans leurs pays. J’avais hâte d’arriver chez moi et j’allais bon train. En passant dans Isles je vis des dégâts dans toutes les maisons abandonnées ; je me demandais comme serait la mienne en arrivant.

Enfin il était 5H quand j’aperçus les premières maisons ; le coeur me battait bien fort, je vous l’assure. La première personne que je rencontrai fut Joseph Noiron qui me dit avoir eu soin des bêtes. Ce qui m’a fait plaisir fut de voir qu’il n’y avait rien de dérangé dans la maison ; aussi nous avons bu une bonne bouteille et j’en ai porté quelques unes à son père qui fut très content de l’aubaine. Je fis le tour du jardin pour rattraper les lapins ; il n’en manquait qu’un et un poulet ; cela n’était rien.

Mais il n’y avait toujours pas de soldats all… dans le pays. Aussi le lendemain vers 10H il en est arrivé des quantités. J’étais donc parti de Reims en laissant Madame Méria, sa fille et Marie-Thérèse qui avait trouvé un homme pour les ramener ainsi que la petite voiture. Je suis allé le matin de bonne heure pour arracher quelques pommes de terre pour que le voiturier les porte chez Madame Moreau, ainsi que choux, carottes et 2 pots de marmelade. J’étais inquiet, ne les voyant pas arriver et ayant déjà un officier à coucher. Enfin à 5H les voilà après avoir fait un bon voyage.

C’était donc Dimanche. Ces messieurs Harmel s’étaient arrangés pour que les ouvriers n’aient pas trop à souffrir; ils avaient pris presque tous les officiers. Ceux qui pouvaient disposer d’un lit en avaient un ou avaient des officiers en sous ordre, mais bien contents car on ne les avait que pour coucher et on était tranquilles.

Le lundi nous en avons eu deux qui ont séjourné et avec lesquels j’ai mangé le soir car ils avaient un beau morceau de porc que je leur ai fait cuire et duquel ils furent satisfaits.

Nous avons été jusqu’au 12 Août sans en avoir mais ces quelques jours avaient suffi pour que tous les émigrants du pays soient pillés. Il n’y a déjà plus rien chez les marchands, je crains toujours une descente dans ma cave et la voir pillée comme chez les émigrants que l’on ne pouvait garantir de notre présence, les All… ayant pris possession des maisons : c’était leur bien !

Dimanche 13 Septembre 1914 :

Il était annoncé pour le lendemain l’Etat-major qui était à Reims, sommé de se retirer après la grande bataille qui eut lieu dans la forêt de Montchenot et de Vertus, là où les All… se sont faits ficher une belle brossée.

Dans la journée le canon gronda peu mais sur le soir une très vive émotion régna : une fusillade dans nos rues ; vite, je fais placer dans le silo les femmes et la gamine. Je vais me renseigner sur ce bruit. C’était tout simplement sur deux aéros que l’on tirait des coups de fusil, sans les atteindre bien entendu. Je croyais à un retour des soldats français.

Nous vivons comme dans un cauchemar, ou plutôt un rêve, toujours sur le qui-vive, et aussi comme nous le pouvons, de notre basse-cour, du reste le plus à l’économie possible, ne sachant pas le temps que nous avons à rester ainsi. Ces Mrs Harmel et en particulier Mr Léon se donnent beaucoup de peine pour éviter des ennuis dans le pays, en particulier à leurs ouvriers.

Il y a 2 jours nous avions soi-disant le kronprinz avec l’Etat-major mais ce n’était qu’un des fils du Kaiser, plus de 50 automobiles dans la cour H. Frères et tous les officiers à loger. J’ai toujours 3 officiers de poste chez moi. Il n’est pas encore entré un soldat chez Eugénie. Je suis toujours là pour répondre à tout.

En ce moment le canon tonne depuis 4 H du matin sans arrêt. Il est 1H, l’action a lieu sur Loivre, Brimont et Reims. Nous ne pouvons faire que des suppositions. Toujours est-il que nos soldats ont repris Reims ; cela doit être terrible car nos maisons en tremblent. Nous avons toujours confiance dans nos armes. Il est 8H, nuit noire, et le canon tonne toujours mais en s’éloignant. Nous voyons bien que ce n’est pas de ce côté qu’il faut aller pour trouver la route de Paris.

Mardi 15 Septembre 1914 :

Depuis le matin le canon gronde avec moins d’intensité, des troupes passent ; c’est surtout le ravitaillement.

On a encore tiré sans l’atteindre sur un aéro ce matin. Rien de changé dans la commune, sinon que les maisons qui n’étaient qu’à moitié pillées le sont totalement, en attendant que ce soit notre tour. On n’a pas trop à se plaindre, le canon s’est moins fait entendre sur la fin du jour. Toujours pas de nouvelles sur la position de nos troupes. S’ils ont de bonnes positions, qu’ils y restent.

Je viens d’apprendre que Rethel était en partie détruite et les maisons non brûlées ont été mises à sac. Ce serait à cause de l’Administration qui aurait fait couper l’eau et le gaz. Je ne crois pas cela, n’ayant pas de preuve à l’appui. Nous n’avons pas encore de nouvelles de notre soeur Philomène, ma belle-soeur, mais je sais qu’elle y est encore.

Mercredi 16 Septembre 1914 :

Rien qui puisse être signalé. Toujours le même état dans la commune, sinon que l’exigence devient plus grande. Ma pauvre Adeline, je ne sais comment tu es arrivée, ni quel jour, mais j’ai été bien heureux de te voir embarquée ; je ne sais pas si tu aurais eu le courage de supporter nos ennuis depuis ton départ.

Jeudi 17 Septembre 1914 :

Depuis ce matin le canon fait rage sur Witry, Epoye et Berru. Ce sera difficile de les déloger de leurs positions. Ils doivent occuper les hauteurs, les forts n’étant plus en état. Je ne sais ce que la journée réserve à nos troupes. Il fait très mauvais temps ; pour se battre, ce n’est pas agréable.

Maintenant ces Mrs prennent des voitures pour déménager ceux qui ne sont pas rentrés. Chez nos voisins Thiry, ils doivent avoir mangé tout le miel et tout dévalisé. Ils sont chez eux par le jardin ouvert. Aussi ont-ils profité pour faire une promenade vers nos fruits qui n’étaient pas encore bien mûrs mais qu’ils ont gaspillés.

La journée est encore passée sans grande bataille de notre côté.

Vendredi 18 Septembre 1914 :

Le canon s’est tu en grande partie. La journée a été longue car nous avons eu 2 visites d’un soldat qui vint, accompagné de 2 autres en arme, pour chercher une bécane. N’en trouvant pas, ils allèrent dans le jardin prendre poireaux, carottes et légumes pour leur soupe. Ils entrèrent dans la cuisine, visitèrent les armoires et enfin la cave.

Ils prirent quelques bouteilles de bon vin et les voilà partis. Je dis à Eugénie qu’il serait étonnant s’ils ne revenaient pas encore. En effet 3H après, ils reviennent à 3 avec un sac puis ils descendent dans la cave. Je dis à Eugénie d’aller chercher un chef. Dans la cour justement elle voit un officier qui vint de suite mais les gaillards s’en étaient doutés et étaient partis dare-dare. Nous avons pu montrer les 3 voleurs qui allaient rejoindre leur campement. Ce chef est allé trouver leur capitaine qui a demandé à voir l’un de nous. Eugénie y est allée et après lui avoir expliqué, le capitaine envoyait le soldat avec Eugénie et 20 marks pour me payer ; il a obligé le soldat à écrire sur nos 2 portes que nous ne vendions pas de vin. A partir de ce moment, il ne vint plus personne chez nous pour cette raison.

Il y a aussi les pommes de terre qui sont bien compromises. Ils ont campé tout près et sûrement les connaissent. Pour les poires et les pommes, à part celles que j’ai pu leur soustraire avant d’être mûres, nous ne nous ferons pas mal aux dents. En fin ce compte, s’il n’y avait que cela, il n’y aurait rien à dire.

Samedi 19 Septembre 1914 :

La journée a été assez bonne ; pas trop de visite. Qu’il me tarde donc de voir les culottes rouges de nos pauvres soldats pour que je puisse vous faire parvenir ce petit journal et vous rassurer sur notre sort à tous, qui n’est pas enviable, mais supporté avec résignation et l’espoir que nos troupes en sortiront vainqueurs et et fières grâce à ce Général Pau, admiré par les chefs all… eux-mêmes. Oui, il serait temps que cet état de chose finisse.

 

Dimanche 20 Septembre 1914 :

Ce matin un grand mouvement règne. On croit que l’Etat-Major quitte. Il n’est que temps. Nous les supposons partis dans l’Aisne. Le canon gronde toujours, en s’éloignant. Je crois que la grosse affaire va se passer dans les environs du camp de Sissonne, Laon et La Fère.

J’ai dû parler trop tôt hélas ! Il n’y a rien de changé. Notre général veut sans doute garder ses positions et si les All… veulent aller à Paris, qu’ils passent.

Il est certain que nous ne sommes pas les seuls à souffrir. De Verdun au Nord, toutes les lignes de bataille sont les mêmes, toujours à la veille d’être sans pain, sans lait, puisqu’ils enlèvent les vaches. Ce qui nous est le plus à charge, c’est d’être sans nouvelles des nôtres. C‘est le plus triste de tout.

 Lundi 21 Septembre 1914 :

On n’entend plus le canon. Nous savons par les soldats all… que certains pays sont fort saccagés. « Il faut encore nous estimer heureux, nous dit M. Léon ; il faut prendre patience, nous résigner, que de beaux jours luiront encore pour la France ». Je viens de me peser : il manque 10 kilos. Il en reste encore assez ; je me porte bien et me baisse mieux pour certains travaux de jardin.

 

Mardi 22 Septembre 1914 :

Mardi matin, cette fois c’est sur Dontrien que le canon gronde, est-ce pour délivrer nos contrées? Je préférerais rester plusieurs mois ainsi que de voir nos troupes reculer et laisser aux All… une autre partie de la France. Je suppose que les départements sauront venir en aide à ceux qui auront eu à subir l’invasion.

            Le canon s’est tu très vite ; j’ai du aller arracher quelques pommes de terre et cueillir aussi les quelques pommes qu’ils ont bien voulu laisser.

 Mercredi 23 Septembre 1914 :

             Mercredi matin, le canon gronde toujours dans la même contrée. Je vais encore ramasser des pommes de terre car c’est, je crois, la nourriture que nous aurons dans quelques temps si nos troupes ne veulent pas les déloger. Il faut en prendre bravement notre parti. A 3H et demi un aéro français a fait son apparition, des salves et le canon  ne l’ont pas fort effrayé : 2 fois il fit le tour de nos maisons ; toujours beaucoup de bruit mas pas d’effet, heureusement. En attendant, allons dormir.

 

Jeudi 24 Septembre 1914 :

             Toujours  le canon dans la même direction. La journée s’est passée comme toujours. Chez M. Lapaille ce doit être bien triste ; je ne crois pas cependant qu’ils soient envahis. Ils doivent, si je ne me trompe, être entre les 2 feux ; ils n’en sont pas mieux, au contraire. La pauvre Germaine, comment se porte-t-elle ? Dans l’état où elle était, c’est une rude charge pour cette femme. La cause de la guerre fera bien des misères.

            J’ai dû aller chercher le reste des pommes de terre. Dans le moment où j’y étais, il est encore venu un aéro français. Il fallait entendre les coups de feu qui furent tirés, sans résultat.

En attendant nos officiers, je fais une petite lecture ; Eugénie est près de moi, à ravauder bas et chaussetttes.

 

Vendredi 25 Septembre 1914 :

             Vendredi matin la journée s’annonce terrible ; j’ai appris que les mouches du Père Thiry au Pré, on les noyait pour en avoir le miel ; les 300 livres qu’ils lui ont prises ne suffisaient pas encore.

            Vers 5H un aéro est passé par 2 fois au dessus de nous ; il y eut beaucoup de bruit , toujours sans effet. Je vous assure que celui ou ceux qui le montaient n’étaient pas des froussards comme le disaient les All… car il faut être audacieux pour se faire tirer dessus comme le font ces braves.

 

Samedi 26 Septembre 2014 :

            Ce matin le canon tonne avec rage sur toute la ligne en même temps. C’était terrible à entendre ce vacarme. Les troupes qui nous environnent sont prêtes à partir s’il le faut car j’espère toujours les voir reculer ; il est 7H du soir ; des troupes sont parties mais d’autres les remplacent. Nous ne connaissons rien de la journée mais ne la croyons pas très avantageuse pour les All… .

 

Dimanche 27 Septembre 1914 :

            Dimanche matin le canon gronde sur Reims en s’étendant sur l’Aisne. L’Etat-major est toujours là mais nous sommes dans un autre monde. Il n’y a plus autant de troupes ; ceux qui sont là sont ceux gardent et les conducteurs d’autos.

            En ce moment on n’entend presque plus le canon ; c’est assez loin. Je ne sais pas si nous allons redevenir Français mais j’en serais content. La journée s’est passée plus calme mais sans grand changement pour nous.

 

Lundi 28 Septembre 1914 :

             Lundi matin le train marche jusqu’à Bétheniville ; ils s’en servent beaucoup pour leurs butins et leurs blessés car il y en a des tas à ce qu’il paraît. Le mouvement s’annonce comme hier, voilà les autos qui défilent. Est-ce pour toujours ? Nous n’aurons pas cette chance.

            Il est 5H et le canon gronde toujours. Mon pauvre Georges, quand vous disiez comme notre journal qu’ils étaient foutus … Hélas vous avez été comme tous trompé par les journaux menteurs qui ne s’étaient pas renseignés sur les All… pour en causer aussi à la légère. Vous, comme beaucoup, ne doutiez pas du succès. Nous ne sommes plus au temps où la valeur française était la force ; aujourd’hui il faut compter sur la valeur des armes, ces engins à détruire. Voilà le progrès, il est beau !

            Il est 8H et le bruit de la canonnade sur Reims est extraordinaire. Je ne sais ce que nous réserve demain ; si je ne suis pas mort je ferai comme aujourd’hui, je vous en ferai part.

 

Mardi 29 Septembre 1914 :

             Mardi le calme le plus complet règne dans notre pays. Je suis allé aux champs ramasser pour nos lapins. Pendant ce temps Mme Andry est venue nous rendre visite. Comme je revenais elle allait partir mais une heure après elle tenait encore le crachoir. Mais comme elle cause bien, j’en étais très content ; cela faisait diversion à notre monotonie.

 

Mercredi 30 Septembre 1914 :

             Visite de Mme Andry avec laquelle je suis allé ramasser du blé sous les All… pour ses poules. Nous avons rencontré un des fils du Kaiser.

            Pose de carreaux chez M. de Mumm. M. Liesch est venu me reconduire en voiture ; il ne put venir à la maison car les rues étaient pleines de factionnaires : le Kaiser faisait une visite inattendue dans notre pays. Jugez de l’honneur : il est passé devant la porte à une vitesse vertigineuse en auto ; il n’y est pas resté plus d’une heure. Aussi on ne l’a pas vu.

            Le canon gronde fort sur Vouziers et comme toujours on ne sait rien.

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